Centenaire d'Alan Turing

Centenaire d'Alan Turing

par Arnauld de La Grandière le Samedi 23 Juin 2012 à 14:26

Le 23 juin 1912 vit la naissance d'Alan Turing, véritable génie qui donna naissance à nombre de principes de l'informatique théorique. Pourtant, il mourut en 1954, l'année même qui vit le début de la production des premiers transistors en silicium, ancêtres des processeurs. Alors que l'ordinateur n'était encore qu'à ses tout débuts, Alan Turing entrevit le jour où le dialogue avec lui deviendrait indiscernable du dialogue avec l'Homme…

Un ordinateur dans la tête

Comment donner la mesure des formidables contributions d'Alan Turing, et de son prolifique génie né beaucoup trop tôt ? Les principes imaginés par cet Anglais né en Inde Britannique, résolument en avance sur son temps, sont toujours d'actualité aujourd'hui.

Si l'informatique lui doit beaucoup, il n'en est pas à proprement parler "l'inventeur", bien qu'on lui en donne parfois le titre. Comme nombre de technologies, celle-ci est née par petites touches au fil des âges, du boulier au métier à tisser, en passant par la Pascaline. Turing était assis sur les épaules d'autres géants comme lui.

Féru de mathématiques dès son plus jeune âge, il démontre à l'âge de 23 ans l'impossibilité de résoudre un défi lancé par David Hilbert en 1928, le problème de la décision. Il y parvient indépendamment de la démonstration d'Alonzo Church, arrivée un an plus tôt (ce dernier sera par la suite son professeur), mais celle de Turing laissera une trace indélébile dans la théorie informatique : pour parvenir à ses fins, Turing conçoit une machine théorique, capable de simuler la logique de tout algorithme. L'objectif de cette machine imaginaire était de déterminer les limites théoriques du calcul mécanique. Il en décrit le fonctionnement, illustré par le "doodle" de Google qui célèbre sa naissance.


La machine de Turing (car c'est le nom que l'Histoire lui attribuera) est capable de lire, d'écrire et d'effacer des instructions sur une bande de papier infinie, et de la faire dérouler vers la gauche ou la droite, en exécutant les instructions qui modifient son état. Turing tenait là l'essence même de ce qui deviendrait plus tard l'ordinateur, mais sa machine devrait également s'avérer précieuse pour résoudre nombre de problèmes théoriques. Aujourd'hui encore c'est le mètre étalon des modèles de la complexité algorithmique, comme le célèbre P = NP, qui attend toujours sa résolution. Turing affinera son modèle en concevant une machine universelle capable de calculer tout ce qui peut être calculable (et donc de simuler d'autres machines de Turing). Si la machine de Turing est longtemps restée purement théorique, et même depuis simulée par les ordinateurs eux-mêmes, on en trouve des modèles mécaniques réels réalisés par des passionnés depuis une trentaine d'années.


Turing étudiera la cryptologie, ce qui le mènera à rejoindre la "dream team" de Bletchley Park composée par le gouvernement britannique, où il participa à l'élaboration de "bombes électromécaniques dédiées à casser le code d'Enigma, le chiffrement réputé inviolable utilisé par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que celui de la machine de Lorenz. Il y mit également au point d'autres avancées majeures en matière de cryptanalyse, notamment un brouilleur sécurisé pour les transmissions vocales.

Les travaux menés à Bletchley Park ont contribué à la création du tout premier ordinateur de l'histoire, Colossus, bien que Turing n'y ait pas été associé. Le premier ordinateur électronique "Turing-complet" (c'est à dire reprogrammable contrairement à Colossus), l'ENIAC, naîtra en 1946 aux États-Unis. Ces ordinateurs, avant l'invention du transistor, utilisaient des lampes à vide. Les principes théoriques de Turing prenaient corps.

Turing conçoit son propre modèle d'ordinateur, l'ACE (Automatic Computing Engine) lors de ses travaux au National Physical Laboratory, mais celui-ci ne sera jamais construit : Turing claque la porte, frustré par les lenteurs induites par le secret autour des travaux de Bletchley Park. Son concept sera néanmoins réalisé pour partie dans d'autres ordinateurs de l'époque.

Siri m'était contée…

Alan Turing poursuit ses recherches fondamentales, et alors que les ordinateurs en sont à leurs balbutiements, il entrevoit le jour où ceux-ci pourront rivaliser avec l'Homme : en 1950, il publie un texte qui donne naissance au concept d'Intelligence Artificielle. À ce jour nous ne disposons toujours pas d'une définition satisfaisante de l'intelligence, ni d'un moyen fiable de la mesurer, et Turing réfléchissait à ce problème avant même qu'il soit d'actualité. Il propose un test qui consiste en une communication écrite entre une machine et un humain : la machine passe le test si elle fait assez illusion pour que son interlocuteur ne puisse faire la différence avec un autre humain.

image : Bestofsiri

Naturellement, le test ne suffit aucunement à déterminer si l'Intelligence artificielle a atteint le stade de la singularité, puisqu'il ne fait qu'encourager l'imitation de l'intelligence (lire également MIT : à la croisée de l'Intelligence artificielle et des nouvelles interfaces). Cela n'était pas tant l'objectif de Turing, il aurait d'ailleurs été amplement prématuré : il s'agissait essentiellement d'une contribution à la réflexion nécessaire à cette problématique. Mais elle illustre brillamment à quel point Turing a pu être visionnaire : le débat est toujours d'actualité.

Mais Turing ne se contenta pas d'ouvrir le vaste champ de la recherche en informatique : de 1952 à sa mort, il s'intéressa à la biologie mathématique, notamment sur l'explication de la prévalence de la suite de Fibonacci dans la morphologie de nombreuses plantes, et ses travaux ont là encore été d'importance dans ce domaine.


Une fin tragique

Mais si le génie de Turing était sans conteste de son vivant (il fut honoré du titre d'Officier de l'Empire Britannique pour son travail durant la guerre, et fut l'un des plus jeunes membres de la Royal Society), il n'en était pas même de ses mœurs : en 1952, il est condamné pour son homosexualité, alors illégale au Royaume-Uni. Il préfère la castration chimique à la prison, mais se voit retirer l'autorisation de sécurité qui lui permettait de travailler en tant que consultant en cryptographie au Quartier Général des Communications du Gouvernement (GCHQ). On retrouvera son corps sans vie le 8 juin 1954 : à 40 ans, Alan Turing s'est suicidé par empoisonnement au cyanure, ce qui a fait de lui une des figures emblématiques de la communauté LGBT pour son martyre.

En 2009, le gouvernement britannique a présenté ses excuses pour le traitement infligé à Alan Turing suite à une pétition, mais a cependant refusé de l'amnistier à titre posthume de sa condamnation. Son legs à l'humanité, lui, nous profite encore aujourd'hui, et plus que jamais.

image : Wired. L'image n'est pas une image tout à fait normale. Elle contient en fait un message chiffré. Le premier qui trouvera la bonne réponse aura le droit à un an d'abonnement à Wired. Cette image a été conçue en partenariat avec le Cyber Security Challenge UK.

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Vos réactions (82 réactions)
weeky [23/06/2012 14:35] via MacG Mobile

Un génie !
J.C [23/06/2012 14:40] via iGeneration pour iPad

Merci pour cet article interessant.
chrisb06 [23/06/2012 15:07]

Pour information, une conférence en français sur Alan Turing : http://podcasts.unice.fr/espaceturing/e0c19553dc3444ec7cc0850a8698fd0d
grandwazoo [23/06/2012 15:07]

Je ne saurai que trop vous conseiller la lecture de la géniale trilogie Cryptonomicon de Neal Stephenson dans lequel Alan Turing est un des personnages principaux.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Cryptonomicon
bejuzu [23/06/2012 15:18] via MacG Mobile

En fait, il est né il y a 1100100 ans.
fousfous [23/06/2012 15:20] via iGeneration pour iPad

@bejuzu

Oui, en binaire.
jackwhite92 [23/06/2012 15:24] via MacG Mobile

Triste fin de vie ... :-(
hooliganou [23/06/2012 16:44] via iGeneration pour iPad

Ça représente l'union jack, le drapeau britannique!!!
Johnny B. Good [23/06/2012 16:59] via iGeneration pour iPad

@hooliganou

... bravo Captain O
madaniso [23/06/2012 17:48]

Très bon article. Par contre, Siri n'a rien d'une intelligence artificielle. C'est un peu le Colossus de notre époque, donc nous rirons dans 30 ans.
philiipe [23/06/2012 18:13] via MacG Mobile

Magique la vidéo YouTube !
Impressionnante cette vulgarisation des sciences mathématiques.
Manueel [23/06/2012 18:14]

@madaniso
Je ne vois pas pourquoi on se moquerait de siri dans 30 ans
Pas plus qu'il serait malin de se moquer des premiers ordinateurs.
Siri correspond bien aux prémices d'un changement radical
d'interaction homme/machine.

Pour ce qui est de "intelligence" d'un homme ou d'une machine...
ça me paraît toujours idiot comme discussion. L'intelligence
n'existant que en temps que concept maladroit et limité
- insupportablement chargé de fantasmes d'idéologie et de croyance.
PetrusM [23/06/2012 18:19]

On peut d'ailleurs préciser, puisque le sujet nous concerne, qu'il s'est suicidé en croquant dans une pomme empoisonnée. D'aucuns citent ce fait comme l'origine du logo d'Apple mais ce ne serait qu'une légende urbaine...
bugman [23/06/2012 18:21]

@ Manueel : Parce que Siri n'est qu'un vulgaire gadget à "l'intelligence" d'une huitre malade.
Manueel [23/06/2012 18:32]

@bugman
Gadget Siri ?
absolument pas. C'est un outil efficace pour ceux qui en ont besoin

"intelligence" ?
un mot chargé de fantasme qui ne veut rien dire hors de la définition idéologique que l'on choisit.
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