Steve Jobs en 1994

Steve Jobs en 1994

par Arnauld de La Grandière le Vendredi 05 Février 2010 à 09:02
Mais Jobs poursuivait à l'époque d'autres objectifs qu'aujourd'hui. Souhaitant mettre en avant les spécificités de NeXT, à commencer par l'architecture orientée objet d'Objective-C, Jobs en vantait les mérites comme d'une nouvelle révolution, à la hauteur de l'interface graphique. En outre, il faisait encore largement part de son dédain pour le manque d'inspiration de Microsoft, et la manière dont ses activités brimaient l'innovation. Alors que le géant de Redmond était en proie à une procédure antitrust, Jobs indique qu'il souhaiterait voir la société coupée en trois parts indépendantes : l'une s'occuperait des systèmes d'exploitation, l'autre des logiciels, et la troisième des produits grand public.

Selon Jobs, Apple n'est pas innocente non plus : « [Microsoft] a pu copier le Mac parce que le Mac était gelé dans le temps. Le Mac n'a pas beaucoup changé durant les 10 dernières années. Ils ont modifié quelque chose comme 10 pour cent. C'était une cible facile. Apple, malheureusement, ne mérite pas beaucoup de sympathie. Ils ont investi des centaines et des centaines de millions de dollars en recherche et développement, mais il n'en est pas sorti grand chose. Ils n'ont produit quasiment aucune innovation depuis le Mac original en lui-même. »

Ça ne l'empêche pas de conserver son estime pour Bill Gates : « Je pense que Bill Gates est quelqu'un de bien. Nous ne sommes pas les meilleurs amis du monde, mais nous nous parlons à peu près une fois par mois. Je pense que Bill et moi avons des systèmes de valeurs très différents. J'apprécie beaucoup Bill, et j'admire sans aucun doute ses réussites, mais les sociétés que nous avons créées sont très différentes les unes des autres. »

Pour Jobs, le but n'est pas d'arriver à être le plus riche du cimetière. Quel est-il, alors? « Dans le contexte le plus large, je dirais que le but c'est l'élévation personnelle — quelle que soit la façon dont vous la définissez. Mais il s'agit là de choses privées. Je ne veux pas parler de ce genre de choses. » Précisément, comment vit-il son image publique ? « Je la vois comme mon frère jumeau célèbre. Ça n'est pas moi. Parce que sinon, vous devenez fou. Vous lisez un article négatif, qu'un imbécile écrit sur vous — il ne faut tout simplement pas le prendre trop personnellement. Mais ensuite ça vous apprend à en faire autant sur les articles très positifs. Les gens aiment les symboles, et ils écrivent sur des symboles. »

Pour en revenir à Microsoft, beaucoup estimaient que sa mainmise sur l'informatique empêcherait NeXT de sortir d'un marché de niche. « Apple est un produit de niche, le Mac était un produit de niche et pourtant voyez ce qu'il a accompli. Apple c'est, quoi, une société de neuf milliards de dollars. Elle n'en faisait que deux lorsque je suis parti. Ils s'en sortent bien. Est-ce que je serais content si j'avais 10 pour cent de part de marché des systèmes d'exploitation? Oui, je serais heureux. Très heureux. Et puis j'irais bosser comme un fou pour en avoir 20. »

Interrogé au sujet de l'arrivée d'Internet, Jobs donne une opinion surprenante au sujet de ce qui deviendra un jour son futur "hobby" : « Enfin la vague d'Internet va déferler sur l'utilisateur lambda de l'informatique. Et ça me plaît beaucoup. Je pense que le bureau du particulier, sa "tanière", est bien plus intéressant que son salon. Mettre Internet dans les foyers, c'est vraiment de ça dont il s'agit pour les "autoroutes de l'information", pas la convergence numérique dans les set-top box. Tout ce que ça fera c'est de mettre sur la paille les magasins de location de vidéo et m'épargner un aller-retour pour louer un film. Ca ne m'enthousiasme pas vraiment. Le shopping depuis chez soi ne me passionne pas. Je suis bien plus intéressé par l'idée d'avoir Internet dans ma tanière. »

Le journaliste demande une prédiction de visionnaire à Steve Jobs, sur la manière dont le net va changer la vie de chacun. Le dirigeant de NeXT botte en touche : « Ça ne sert à rien de parler de ça, vous pouvez ouvrir n'importe quel bouquin et trouver tout ce que vous voulez sur ces bêtises. Je ne vois pas le monde en ces termes là. Je suis un fabricant d'outils. C'est comme ça que je me perçois. Je veux construire de très bons outils dont je puisse sentir dans mes tripes et dans mon cœur qu'ils auront de la valeur. Ensuite, ce qui arrivera… vous ne pouvez jamais prédire exactement ce qui va se passer, mais vous pouvez sentir la direction vers laquelle on s'oriente. Et c'est à peu près tout ce que vous pouvez prévoir. Ensuite vous prenez du recul et ces choses suivent leur vie propre. »

Mais Steve Jobs ne donne pas de valeur particulière à la technologie en tant que telle, il accorde bien plus d'intérêt à ce que les gens en font, et montre des dispositions optimistes quant au genre humain. « La technologie, ça n'est rien. Ce qui est important, c'est d'avoir foi en l'être humain, savoir qu'il est fondamentalement bon et intelligent, et que si vous lui donnez des outils, il en fera des choses merveilleuses. Ca n'est pas dans l'outil que vous croyez — les outils ne sont que des outils. Ils fonctionnent, ou ne fonctionnent pas. Ce sont les gens en qui vous avez foi ou non. » Un discours très similaire à celui que Jobs tint lors de la présentation d'iLife.

Deux ans et demi plus tard, Apple rachetait NeXT pour 429 millions de dollars, et replaçait Steve Jobs à sa tête. Seize ans après l'interview, Steve Jobs a repris le devant de la scène, sa société se porte comme jamais, et s'installe dans de nouveaux marchés avec un succès insolent. On mesure le chemin parcouru depuis.

<< Retour au début


|  |  

6
5
4
3
2
1
Vos réactions (82 réactions)
Pascal 77 [05/02/2010 09:28]

Il est intéressant de constater que son credo n'a quasiment pas changé entre cette époque, où il était "au creux de la vague", et aujourd'hui, où son succès ne se dément pas. Ça fait quand même plaisir de constater que retourner sa veste n'est pas indispensable pour atteindre la réussite !
béber1 [05/02/2010 09:34]

Je sens que ça va inévitablement dériver sur le "marketing", utilisé souvent à tort et à travers et très peu dans son sens exact,

Pour éviter la dérive stérile de l'argument commercial, j'ai relevé une réflexion de Jean No, editeur, dans son blog que je trouve interessante :

"Apple n’est pas un fabricant d’ordinateurs ou de logiciels, ni même un producteur d’interfaces ou de design, c’est un créateur d’usages. En plus de trente ans, Apple a très peu inventé en matière technologique et n’a jamais cherché à vendre le plus haut niveau de performances. Pourtant Apple est, avec Nintendo dans un autre domaine, une des rares sociétés qui soit régulièrement parvenue à conquérir de nouveaux publics, à créer de nouveaux marchés, parce que l’approche de la marque change l’usage.
Rien de ce que permet l’iPhone n’est unique à ce téléphone, mais la cohérence de la plate-forme fait que le potentiel est effectivement utilisé quand chez des concurrents, la complexité d’usage imposait un apprentissage laborieux et laissait à chacun l’impression de ne tirer parti que de 5% des capacités du produit.
Apple n’a pas inventé l’ordinateur personnel, ni l’interface graphique, ni le smartphone, ni la musique en ligne, ni l’interface USB ni le Wifi, mais on sait ce que toutes ces technologies lui doivent. Chaque fois, d’autres sociétés ont précédé Apple et tenté une percée discrète, avec un succès d’estime ou parfois sans aucun succès,… et puis Apple est arrivée avec son propre produit, mais aussi et surtout avec une bonne raison de l’utiliser."

Là est peut-être la marque de Jobs
Brewenn [05/02/2010 09:46]

"à ceux qui pensent que le monde des nouvelles technologies va trop vite, il répond au contraire qu'il est plus lent que tout autre."

Alors pourquoi ne pas proposer tout ce qui est disponible en technologie, dans le iPod G1, le iPhone G1 et le futur iPad G1 et nous faire le coup à chaque keynote de la énième génération avec ajout au compte gouttes de nouvelles technos.
HAL-9000 [05/02/2010 09:51]

@ Brewenn

Les propos cités dans cet article datent de plus de 15 ans, entre temps notre ami Steve à eu le temps de revoir sa façon de penser...

P.S. : si la photo date bien de 1994 alors Jobs a pris un sacré coup de vieux dans la tronche en 15 ans. :/
shenmue [05/02/2010 09:55]

@Brewenn:

En face de propos aussi censés et intelligents que ceux de Steve Jobs en 94, on espérait autre chose de toi qu'un énième troll de plus pour vider ta bile.
Merci d'élever le débat.
Steve Jobs parle bien sûr d'évolution des USAGES sur le plan technologique, les seules évolutions technologiques pures ne garantissant AUCUNE évolution de ceux-ci. C'est bien de cela quand il parle du manque d'innovation d'Apple après le Mac. C'est en ce sens que la technologie n'évolue pas assez vite, pas sur le fait de passer de 100 à 500 gigas sur un disque SSD.
arsinoe [05/02/2010 09:58]

Le shopping depuis chez soi ne me passionne pas.

Savoureux..
jocool [05/02/2010 09:58]

J'aime bien la fonction "lips service" intégré dans l'appli mail. Faudrait remettre ça au goût du jour. Ca pourrait être utile parfois. On parle plus vite qu'on écrit.
iarwain [05/02/2010 09:58]

@béber1

C'est bien résumé dans l'article :
"Mais Steve Jobs ne donne pas de valeur particulière à la technologie en tant que telle, il accorde bien plus d'intérêt à ce que les gens en font"
shenmue [05/02/2010 10:09]

@Béber1:

Un gros +1 bien sûr pour l'extrait rapporté. Steve Jobs ne dit pas autre chose de toute façon et son discours n'a en effet pas varié d'un Iota. Apple propose et pense des outils, c'est à dire stricto sensu des choses pouvant être utilisées pour en faire d'autres, UTILISEES, pas des choses pensées en termes de performances mais dont l'utilisation réelle n'est qu'un concept au milieu d'une mise en avant sans intérêt de la performance brute détachée de tout objectif. Au "plus", Apple a fait son coeur de métier du "mieux". Et c'est pour cela que ça marche de plus en plus auprès du grand public et que ça a du mal à décoller auprès des entreprises très imprégnées de discours de la performance (je le sais, j'ai bossé sur
Paris en tant que dev pendant 10 ans, et c'est peu dire que les choix technologique déconnectés des usages réels sont la norme).
Le premier Mac était un Gap énorme en terme d'utilisation et déjà ses limitations strictement technologiques avaient fait jaser. La différence, c'est que ce choix, toujours prégnant aujourd'hui, s'est accompagné de tout un environnement de services et de produits qui aujourd'hui supplantent presque totalement la seule perspective "performances" et fait sens. Comme en effet la Wii (encore beaucoup beaucoup plus à la ramasse sur les seules perfs et les choix technos) qui a pourtant trouvée un énorme public à cause de l'utilisation qu'elle promet. Les geeks qui peuplent étrangement assez souvent les forums macs et qui s'offusquent que l'Ipad n'ait pas 4 gigas de ram n'ont semble t-il pas compris ce qui faisait le coeur de métier réel d'Apple qui sait néanmoins apporter de la performance pure (les macpros en sont une bonne illustration), mais à partir du moment ou cela sert réellement d'autres utilisations possibles (créations semi-pro ou pro par exemple).
Nathalex [05/02/2010 10:15]

@shenmue

On n'écrit pas Iota mais iOta ;o)
Brewenn [05/02/2010 10:15]

"Il aura fallu une vingtaine d'années pour que les idées mises en place au Palo Alto Research Center de Xerox sur l'interface graphique deviennent monnaie courante."

Et pourtant il a fait vite pour pomper, enfin pas tout les "idées réseaux" il avait pas vu. :)
shenmue [05/02/2010 10:18]

@Arsinoé:"Le shopping depuis chez soi ne me passionne pas.
Savoureux.."

Et ça ne doit toujours pas le passionner, pas plus que la vidéo sur Ipod ou le livre numérique. Ce que fait Apple aujourd'hui est aussi du pragmatisme. Steve Jobs sait bien sûr écouter ses utilisateurs même si ceux-ci ne fonctionnent pas comme lui. Mais c'est sûr qu'un troll dans ton genre braqué sur l'idée d'un gars mono-maniaque qui n'écoute rien de ce qui vient d'"en bas" est très à l'aise quand il s'agit de basher Apple quand celui-ci se montre trop rigide et ensuite de le basher encore quand justement il se montre à l'écoute (en parlant de retournement de veste). Tout cela est tellement prévisible dans ta bouche qu'on devrait en faire une annonce préalable, juste pour pouvoir se marrer ensuite.
Et je vois avec consternation qu'en 3 mois, j'ai repris tous tes anciens message sur ce site, il n'y a pas eu un propos de toi ici qui ne soit pas du bashing pur et simple d'Apple, tout comme Brewenn ou Spleen ou Divoli d'ailleurs.
Pas un seul propos constructif mais de l'ironie, du bashing, du troll, de la critique négative à outrance, mais rien d'autre, pas une seule participation à un débat avec des idées et pas des couteaux ou des flêches à la place.
C'est bien révélateur. Et encore plus visible quand ici ce qui est reporté est foutrement intéressant et intelligent. tout cela fait un peu "toc", dans le sens pathologique du terme, pas dans celui chose fausse et vulgaire (quoique...)
shenmue [05/02/2010 10:26]

@Brewenn:

folklore.org/

Même si visiblement tu as juste décidé de troller (comme d'hab quoi), éduque toi un peu avec ce lien. Au moins tu pourras troller moins bête.
shenmue [05/02/2010 10:32]

@Nathalex:"On n'écrit pas Iota mais iOta ;o)"

J'avoue c'est drôle ;)
flup [05/02/2010 10:38]

J'ai quelque part une video de présentation de NeXtStep par Steve Jobs, où on y voit des technologiques qui n'ont été implémentées sur les OS comme Windows ou Mac OS que près de 10 ans plus tard.
6
5
4
3
2
1



Réagir

Cinq consignes avant de réagir :
  1. Rester dans le cadre de la dépêche. Pour des discussions plus générales, vous pouvez utiliser nos forums.
  2. Développer son argumentation. Les messages dont le seul but est de mettre de l'huile sur le feu seront modifiés ou effacés sans préavis par la rédaction.
  3. Respecter les acteurs de l'informatique et les autres lecteurs. Les messages agressifs, vulgaires, haineux, etc. seront modifiés ou effacés sans préavis par la rédaction.
  4. Pour toute remarque concernant le contenu de l'article, pour nous signaler une erreur, une faute d'orthographe, une omission, merci de nous contacter exclusivement par e-mail.
  5. Relisez-vous, et pour les utilisateurs de Safari profitez de l'aide du navigateur : activez le menu édition > Orthographe > Vérifier l'orthographe lors de la frappe.