Le 16 avril 2012 s'est ouvert le procès entre Oracle et Google devant la cour fédérale de Californie. Oracle, spécialiste de la gestion de bases de données, accuse Google de violation de propriété intellectuelle. C'est plus particulièrement Android qui est visé. Oracle affirme que la firme de Mountain View utilise du code Java sans sa permission. Le géant du logiciel a racheté Sun en 2010, inventeur de Java et détenteur de brevets sur ce langage... dont Google s'est servi pour construire Android.
Les différents protagonistes de l'affaire se succèdent à la barre depuis plus d'une semaine et demie pour s'expliquer. Ce procès est aussi l'occasion de voir apparaître des documents liés à Android qui n'étaient pas destinés à sortir des locaux de Google. Revue des événements marquants et des révélations...
Jour 1 (17 avril) - Oracle a pensé se lancer dans la téléphonie mobile et Larry Page clame son innocence
Cette première journée a été le théâtre d'une révélation :
Oracle a envisagé un moment d'investir le marché des smartphones. Pour cela, le géant du logiciel a étudié le cas du rachat de Palm et de RIM. Les obstacles : Palm a été racheté par HP et RIM était jugé trop cher. Autre piste envisagée : signer un partenariat avec un fabricant de smartphones Android tel que Samsung. Larry Ellison, CEO d'Oracle, a déclaré à la cour ne pas s'être lancé dans l'aventure simplement parce que c'était une
« mauvaise idée » d'entrer en compétition avec Apple et Google.
Ellison a indiqué qu'il a tenté de convaincre plusieurs fois Larry Page et Eric Schmidt, les dirigeants de Google, de rendre Android
« compatible avec la version standard de Java » (Oracle a racheté Sun, détenteur de brevets sur Java, en 2010).
Larry Page : « Nous n'avons rien fait de mal »
Autre personnalité qui s'est exprimée le même jour ; Larry Page, cofondateur et PDG de Google. L'avocat d'Oracle l'a confronté à un email interne où est indiqué
« Nous devons prendre une licence de Sun ». Page a simplement déclaré qu'il pensait n'avoir rien fait de mal. Pour sa défense, il a indiqué qu'il n'était pas impliqué personnellement dans la surveillance de ses employés travaillant sur Android. Il a renvoyé la responsabilité sur Andy Rubin, directeur chez Google d'Android.
Page est allé jusqu'à dire qu'aucun cadre dirigeant n'avait pris de mesures pour s'assurer que du code n'avait été copié. En revanche, le PDG affirme tout de même que s'il avait eu vent d'un copier/coller malencontreux, il l'aurait pris
« très sérieusement » en compte.
Quelle était alors la ligne de défense de Mountain View ?
Google a dépeint Java comme étant reconnu pour être libre. Et le géant de l'Internet s'est basé dessus pour construire Android avec des
« moyens légitimes ». La société a ressorti une citation d'Ellison qui disait que
« personne n'est propriétaire du langage de programmation Java » et qu'il est possible pour n'importe qui d'utiliser Java sans avoir à payer une redevance.
« Sun a fait un travail fantastique en inventant Java, en développant Java, en ouvrant Java et en donnant Java au monde. Et nous allons faire plus » Larry Ellison, PDG d'Oracle
Une partie des accusations d'Oracle porte sur 37 APIs de Java qu'Android utilise sans permission. Pour Google, sans API Java n'est pas fonctionnel, et si ce langage est considéré comme libre, alors il est logique de considérer les APIs comme libres aussi.
Jour 2 (18 avril) - « Je crois qu'Android était très important pour Google. Je ne dirais pas crucial »
La deuxième journée a vu la fin du témoignage de Larry Page. Interrogé sur l'importance d'Android pour sa compagnie, le PDG a surpris en déclarant qu'
en 2010, cet OS mobile n'était pas considéré comme « crucial ». Page a admis qu'il ne serait pas surpris si c'était le cas en fait, mais qu'il n'en était pas sûr néanmoins. On remarquera l'emploi du passé dans cette déclaration. Si cet OS mobile n'était pas forcément crucial en 2010, il l'est bien aujourd'hui. Et Page de confirmer ce que l'on savait déjà sur l'objectif d'Android : pousser les services de Google.
Le PDG de Google s'est souvent montré imprécis et en proie à des « pertes de mémoire », contrairement au patron d'Oracle toujours sûr de lui.
Jour 3 (19 avril) - Tim Lindholm à la barre
Tim Lindholm est entré chez Google en 2005 comme ingénieur logiciel. Avant d'arriver à Mountain View, Lindholm a travaillé chez Sun (racheté en 2010 par Oracle) pendant 7 ans, où il a contribué à la création de Java ainsi que Java Micro Edition, une version dédiée aux terminaux mobiles.
S'il est entendu comme témoin par la cour de Californie pour ce procès, c'est parce qu'il est l'auteur du fameux email (lire :
Google en mauvaise posture face à Oracle) adressé à Andy Rubin — mais pas envoyé, il est resté au statut de brouillon — où il explique qu'il faut prendre une licence Java :
« Ce qui nous a été demandé de faire (par Larry [Page] et Sergey [Brin]), c'est d'enquêter sur les alternatives techniques existantes pour Java dans Android et Chrome. Nous avons passé en revue un paquet d'entre elles, et pensons qu'elles sont toutes nulles. Nous en concluons qu'il nous faut négocier une licence pour Java dans les termes dont nous avons besoin. »
Interrogé par l'avocat d'Oracle pour savoir si cet email était un conseil à l'attention de Rubin, Lindholm a simplement répondu
« Non ».
Il a ajouté qu'il avait « une implication très petite dans Android. » Une déclaration à mettre en regard de son travail dans l'équipe Android pendant plus d'un an.
Jour 4 (23 avril) - 9 lignes de code similaires
La journée du 23 avril aura été marquée par la comparaison des codes de Java et Android pour déterminer s'il y avait des similarités. Un professeur en informatique de Stanford a dénombré plusieurs similitudes importantes.
Il a confirmé que 9 lignes de code d'Android étaient identiques à celles présentes dans Java.
Jour 5 (24 avril) - Andy Rubin et Eric Schmidt entrent en scène
Andy Rubin est un personnage clé de l'affaire, puisqu'il n'est ni plus ni moins qu'à la tête d'Android. Il a passé son grand oral lors du 5e jour du procès. Interrogé par l'avocat d'Oracle sur le fait d'avoir pris une licence Java pour Danger (son ancienne entreprise qui fabriquait des téléphones), Rubin a répondu qu'il l'avait pris pour diverses raisons, mais qu'il ne pensait pas qu'il avait besoin d'une licence pour Java. Il s'est ensuite expliqué sur le choix d'utiliser Java pour Android plutôt que d'autres langages comme Python ou Lua.

Andy Rubin
Pressé par l'avocat d'Oracle qui mettait en exergue un email où il écrivait qu'il ne comprenait pas comment des ingénieurs de Google pouvaient utiliser Java sans l'accord de Sun, le patron d'Android a fini par reconnaître que Google aurait du prendre une licence :
- Est-ce que cela signifie que Google devait prendre une licence chez Sun ?
- Oui, c'est exact.
Et d'ajouter qu' « un partenariat avec Sun Microsystems était son principal objectif ». Un partenariat qui aurait échoué suite au rachat de Sun par Oracle selon les avocats de Mountain View. Une acquisition qui a donc été un point de bascule dans la relation qu'entretenait Google avec Sun.
Eric Schmidt, président exécutif du conseil d'administration de Google et ex-PDG, a lui aussi été entendu. Il a été interrogé sur la stratégie de distribution d'Android qui repose sur l'inondation du marché.
« La grande majorité des revenus de Google aujourd'hui vient de la recherche, donc la raison d'avoir quelque chose comme Android est d'avoir des personnes qui font plus de recherches » a-t-il déclaré.
Schmidt a ensuite révélé qu'il avait été en contact avec le patron de Sun, Jonathan Schwartz, pour l'acquisition d'une licence Java. Sun avait alors demandé entre 30 et 50 millions de dollars. Finalement, la firme de Mountain View a fait sa propre implémentation de Java. Elle s'est rétractée par peur de perdre trop de contrôle sur Android.
L'ex-PDG a ensuite expliqué que Google n'avait de toute façon pas besoin d'une licence pour utiliser Java car
« en général les langages de programmation sont utilisables parce que... les langages sont généralement dans le domaine public ou ils ont été libérés. L'objectif de Sun a toujours été de le rendre aussi accessible que possible. »
Jour 6 (25 avril) - Les débuts d'Android
Le 25 avril, des documents portant sur les débuts d'Android et la vision que Google en avait ont été présentés à la cour. Sur une feuille de spécifications de mai 2007 (quatre mois après l'annonce de l'iPhone), on peut lire :
« Les écrans tactiles seront supportés. Cependant, le produit a été conçu avec la présence de discrètes touches physiques, en effet un écran tactile ne peut pas remplacer complètement des boutons physiques. »
Une phrase qui vient corroborer les premières ébauches d'Android. Il s'agit d'images qui datent de la même période.
On voit sur ces images que la version de développement était conçue à l'origine pour des smartphones dotés d'un clavier physique et d'un trackpoint, à la manière des BlackBerry. Aucune trace d'interface tactile.
Deux ans avant que le premier smartphone Android — le T-Mobile G1 — soit commercialisé, Google planchait sur un prototype totalement différent. Les avocats d'Oracle en ont profité pour mettre en exergue les multiples mentions de Java dans les diapositives d'origine.
Le 22 octobre 2008, jour de la commercialisation du T-Mobile G1, Android est apparu avec une interface et un smartphone totalement différents des premières ébauches réalisées par Google. Et en cela plus proche de ce que l'on connait aujourd'hui.

Android 1.0
Autre révélation : Google voulait proposer un forfait DATA illimité à 9,99 $ par mois en partenariat avec T-Mobile. 15 Mo, c'était l'estimation de la DATA nécessaire selon Google pour l'utilisation de ses services.
Par ailleurs Andy Rubin visait en juillet 2010 vendre 10 millions de tablettes par année. En février 2012, ce même Rubin déclarait que 12 millions d'ardoises Android avaient été activées. Deuxième objectif déclaré : prendre un tiers des parts de marché. Un souhait qui pourrait être exaucé cette année selon Gartner qui table sur une part de marché de 31,9 % pour Android et 61,4 % pour l'iPad. Des ambitions qui viennent en tout cas contredire les propos de Larry Page qui minimisait l'importance de l'OS mobile.
Enfin, toujours à l'occasion du procès, un nouveau document à fait surface : une présentation réalisée par le patron d'Android le 12 juillet 2010 dévoilant les revenus de l'OS mobile. Sur un an, Android avait rapporté 120 millions de dollars à Google. C'était plus de deux fois moins que les revenus tirés d'iOS. La plateforme d'Apple avait généré 281 millions de dollars pour Google sur la même période.
Mountain View s'attendait à ce que les tablettes Android contribuent à hauteur de 110 millions de dollars de revenus sur les recherches en 2011 et 220 millions de dollars en 2012. Des objectifs certainement manqués.
Et maintenant ?
Pour l'instant chaque acteur s'en tient à sa partition dans ce qui ressemble parfois à un vaudeville. Oracle se montre très offensif et fait feu de tout bois de chaque élément qui pourrait inculper Google. Larry Ellison enchaîne les sorties extravagantes et autres déclarations fracassantes. Du côté de Google, on minimise les pièces apportées par la partie adverse et on tente de convaincre le juge que Java est libre et qu'une licence est superflue. Le tout avec parfois quelques trous de mémoire. Le juge, William Alsup, a quant à lui indiqué que le procès ne devait pas se transformer en une bataille « Java contre Android ».
Le procès ne fait que commencer, il doit s'étendre sur 10 semaines. Une aventure judiciaire à laquelle Google aurait pu échapper en acquérant une licence Java auprès de Sun pour 30 à 50 millions de dollars... une paille. Le géant de l'Internet aurait certes peut-être perdu un peu la main sur les fondations même de son OS mobile, mais il se serait aussi évité des démêlés qui pourrait lui coûter très cher. À moins qu'Android n'ait été et ne soit crucial pour Google depuis le début. Tellement crucial qu'il doit pouvoir le contrôler intégralement.
photo : Supreme Court of California par Andrew Dupont - CC BY
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