Le CES 2012 est en train de fermer ses portes. Plus que jamais, il est victime d'un paradoxe : bien qu'Apple soit absente de ses allées, elle a été extrêmement présente dans les esprits des exposants et des visiteurs. Entre produits extrêmement « inspirés » et réelles innovations, le CES 2012 pose à nouveau la question de la pertinence de ces salons géants.
CES 2012 = Apple 2011 ?
Beaucoup de commentateurs auront vite fait de résumer le CES 2012 à une copie éhontée du catalogue Apple de l'an passé. Ce serait aller un peu vite en besogne : Las Vegas a cette année encore été le théâtre de réelles innovations, même si l'ombre de la firme de Cupertino semblait avoir traversé la Vallée de la mort.
Le MacBook Air est né d'un partenariat industriel entre Apple et Intel : le fabricant d'ordinateurs voulait créer un nouveau type d'ultraportable, le fondeur lui a amené un processeur lui permettant de le faire. Le cahier des charges de l'« ultrabook », défini par Intel, est conçu pour amener le MacBook Air chez d'autres fabricants, après quatre ans d'exclusivité pour Apple. Ce que l'on ne peut reprocher à Intel, on peut le reprocher aux fabricants : ils reprennent verbatim les recettes d'Apple, certains faisant à peine l'effort de se distinguer.
XPS 13 au-dessus, MacBook Air 13" en dessous. Image The Verge.
Ainsi avec son
XPS 13, Dell a surpris : de l'extérieur, rien ne le distingue ou presque du MacBook Air — même profil, même placement des mêmes ports, même charnière, même décoche de l'écran, même ensemble clavier « minitel » - trackpad en verre sans boutons, même même même… Ne serait-ce le logo de la firme texane et des coloris différents, la copie serait conforme — alors que le XPS Adamo du même Dell n'était semblable à aucun autre ordinateur sur le marché. Le ZenBook d'Asus, lui, a « emprunté » à Apple sa conception interne : sa carte-mère et sa batterie sont des imitations serviles des composants personnalisés du MacBook Air.
S'arrêter à ce premier niveau serait néanmoins une imposture intellectuelle : certes, ces fabricants ont pillé le tiroir à idées de Cupertino, mais certains sont allés plus loin. La deuxième génération de la
gamme Series 9 de Samsung, au design assez affirmé, se distingue par une structure spécifique permettant de réduire la taille du cadre de l'écran et d'ainsi caser une dalle 15" dans un châssis de 14". Dell a fait de même avec son XPS 13, qui utilise un écran 13" dans un châssis de 12".
Samsung Series 9
Les tablettes et smartphones étaient moins présents au CES (on les reverra au MWC de Barcelone fin février), contrairement aux tout-en-un, là encore un secteur fétiche d'Apple. Ce marché tend néanmoins à se stabiliser, les premiers ordinateurs concurrents de l'iMac ayant été présentés en 2008 : les fabricants réussissent désormais à injecter leur propre identité dans leurs modèles, comme Lenovo avec son
IdeaCenter ou HP avec son
Omni27. Les écrans faisant office de station d'accueil sont un domaine connexe : le Samsung Central Station ou le HP L2311c reprennent la recette des Cinema Display, chacun avec leurs bonnes idées supplémentaires (connexion sans-fil pour le premier, USB comme connexion vidéo pour le second). Le
Thunderbolt, à nouveau développé par Intel sur suggestion d'Apple, commence lui aussi à être adopté par les autres fabricants sur connecteur mini-DisplayPort, standard proposé par la firme de Cupertino.
Cessons donc de crier au loup chaque fois qu'un fabricant présente un nouvel ultrabook, un tout-en-un de plus ou un moniteur présenté comme une station d'accueil pour portable : mieux vaut distinguer ceux qui ne font aucun effort de ceux qui ajoutent des propositions originales, sur un chemin de toute manière tracé par Apple. Ils rappellent que l'ordinateur personnel au sens conventionnel est un secteur sinistré : il possède une croissance inférieure à celle du Mac depuis cinq ans. Puisque la stratégie d'Apple semble être la seule à fonctionner, tous s'y engouffrent, avec plus ou moins de succès. La maxime de certains semble plus vraie que jamais : « Apple : 20 % de parts de marché dans le grand public, 80 % des bonnes idées ». Jusqu'au jour où un autre acteur aura le culot d'adopter la stratégie «
blue ocean ».
CES 2012 = Apple 2013 ?
Dans d'autres secteurs — où Apple n'est pas (encore ?) présente, force est de constater que l'innovation à foison donne lieu à de multiples annonces toutes plus intéressantes les unes que les autres. Si le CES 2011 avait été marqué par une avalanche de tablettes, l'édition 2012 aura consacré le règne de la télévision connectée.

Un téléviseur Samsung OLED
Les fabricants ont dû avouer le manque de vision à moyen terme de leur retour sur investissement… parce qu'Apple, encore elle, pourrait entrer sur le marché. La rumeur d'un téléviseur griffé d'une pomme est trop forte pour être ignorée, et elle a quelque peu plombé l'ambiance : l'annonce d'un nouveau système Google TV tournant désormais sur processeurs ARM est passée presque inaperçue, et certains n'ont pas hésité à ressortir les vieux clichés sur GNU/Linux pour moquer Ubuntu TV. Comme l'expliquait Rupert Murdoch, le CEO de News Corp., les ressources financières d'Apple inquiètent tout le monde…
…ou presque. Samsung, poids lourd du marché solidement implanté et pionnier de la télévision connectée, attend Apple de pied ferme. Le fabricant coréen, qui commercialise aussi smartphones et tablettes, peut se targuer d'avoir un écosystème matériel fermé pouvant efficacement concurrencer celui d'Apple, et il s'est lui aussi lancé dans les interfaces naturelles (gestes, voix, etc.). La seule inconnue réside dans la capacité d'Apple à aller plus loin, et à venir chasser sur les terres des câblo-opérateurs : première chaîne de distribution de musique dans le monde, la firme de Cupertino peut-elle rééditer l'exploit du couple iPod+iTunes avec les films, les séries, et une future Apple TV ?
C'est paradoxalement un marché traditionnellement absent du CES qui a peut-être fait le plus parler de lui cette année : à l'occasion d'un accord avec les organisateurs de la PMA, de nombreuses annonces photo ont eu lieu pendant le CES. Reflex professionnel proposé à 5 799 €, le Nikon D4 utilise un capteur plein format 16 MP et un module AF à 15 collimateurs en croix et fait légèrement évoluer l'ergonomie de la marque. Il marque trois tendances : transition de la course aux mégapixels vers la course aux ISO (plage étendue de 50 à 204 800 ISO !), intégration toujours plus poussée de la vidéo (HD 1080p30 jusqu'à 24 Mbps, 720p60), et adoption du nouveau standard de cartes professionnelles (le XQD, en plus de la Compact Flash).
Le Fujifilm X-Pro 1, très attendu, confirme l'engouement pour les compacts à objectifs interchangeables, mais se veut novateur. Cousin du X100, il possède un viseur réellement exploitable ; ce n'est pas un télémétrique, mais un hybride optique / numérique qui est en plus ici capable de s'adapter en fonction de l'optique montée (Fujifilm proposera au lancement un 18 mm f/2 éq. 27 mm, un 35 mm f/1.4 éq. 53 mm, et un 60 mm f/2.4 macro éq. 90 mm). Il dispose d'un capteur APS-C CMOS « X-Trans » : adieu la matrice de Bayer et la filtre passe-bas associé, bonjour une disposition moins rigide des photosites dans une matrice 6x6, pour un rendu plus proche de la pellicule et un meilleur piqué. Vous l'aurez compris, le placement est résolument haut de gamme : Focus Numérique évoque un tarif de 2 400 $ pour le kit de base avec un 35 mm.
Citons enfin le Canon Powershot G1 X, qui adopte une troisième position : c'est un compact « classique » avec un zoom « traditionnel », mais il adopte un capteur 14 MP 18,7 x 14 mm — quatre fois plus grand que les capteurs les plus spacieux de la plupart des compacts, plus grand aussi que le capteur des appareils Micro Four Thirds, et à peine plus petit que l'APS-C des reflex. Il faudra cette fois débourser 799 $ pour s'offrir cet appareil au zoom 28-112 mm f/2.8-5.8.
Pour conclure
Le CES a donc été l'occasion de réelles annonces… dans des domaines, la photo et la télé, qui ne relèvent pas directement de l'informatique. C'est tout le paradoxe de ces salons géants, immenses fourre-tout où chacun peut trouver son compte, mais où tous sortent excédés d'un trop-plein d'effets de manche : la plupart des produits annoncés ne seront disponibles au mieux qu'à l'été, au pire… pour le CES 2013 !
Éternelle absente, Apple a réussi à troubler le CES de manière indirecte (la rumeur sur un éventuel téléviseur) et directe (l'annonce d'une conférence de presse le 19 janvier prochain). En donnant le la à toute une industrie, elle s'offre le luxe de faire parler d'elle même en son absence, ici à cause du Thunderbolt, là grâce à un ultrabook, un peu plus loin à cause d'un tout-en-un.
Entre fausses innovations et annonces dans le vide, trop-plein d'exposants et démembrement au profit d'événements spécialisés (PMA, E3, MWC), le CES est aujourd'hui à la croisée des chemins. On comprend qu'une société comme Microsoft ait décidé de s'en désengager, pour devenir à nouveau maîtresse de sa communication.
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