analyse

Apple et l'arabe

par Frédéric Lagrange le 12.03.2003 à 17:15
Au lancement de Mac OS X, Apple n'a pas hésité à mettre en avant le caractère multilingue de son nouveau système. Pour autant, le bilan de l'utilisation de la langue arabe sous Mac OS X est actuellement globalement décevant, voire même franchement mauvais. L'explication en est à la fois simple et étonnante : Apple semble avoir abandonné le marché moyen-oriental au PC et à Windows (en dépit de la remarquable croissance de l'informatique grand-public dans cette région du monde). Quelle ironie d'observer de beaux iMac dans la luxueuse vitrine d'un revendeur Apple du nouveau centre-ville de Beyrouth, présentés à une clientèle que ne pourra pas y écrire convenablement sa langue natale ! On notera aussi que le site d'Apple au Moyen-Orient, Arab Business Machine, n'est pas relié à ceux de la maison mère, mais géré par une société indépendante installée à Dubaï, aux Émirats Arabes Unis. Le site d'ABM propose, sur une utile page, la liste des principales applications Mac supportant l'arabe. La liste satisfera les graphistes, du fait des localisations des produits Adobe mais les utilisateurs moins spécialisés sont, eux, dépourvus. Le site d'ABM annonce également, imperturbablement, une localisation arabe de Jaguar et des applications de traitement de texte dont on se demande si elles ne verront jamais le jour. Qu'attend Apple (et particulièrement Apple Europe, puisque le Moyen-Orient et le Maghreb en dépendent) pour reprendre fermement le dossier en main ? Un petit tour de la situation s'impose donc.



Premier point : le courrier électronique. C'est le seul point positif : l'application Mail qu'Apple propose avec Mac OS X gère de façon acceptable l'arabe et permet de recevoir sans problème des courriers en arabe, au format HTML. Pour autant, l'adverbe "correctement" ne peut être employé. En effet, quand on écrit un texte en arabe dans le logiciel, même en le justifiant à droite, on découvre que les signes de ponctuation sont mal gérés et susceptibles de se placer n'importe où. D'autre part, le moteur de texte est imparfait : les caractères arabes dépassant la hauteur standard de la ligne, on ne peut lire convenablement ce qu'on vient d'écrire qu'après un retour chariot.



Deuxième point : le Web. Les résultats sont décevants. Sous Mac OS Classic, Mozilla et Netscape donnent des résultats acceptables, en dépit d'une police peu lisible. Malheureusement, la plupart des sites en arabe étant conçus pour la version Windows d'Internet Explorer, qui règne en maître au Moyen-Orient, ils sont souvent incorrectement rendus : une librairie en ligne telle AdabWaFan.com est peu utilisable, ses onglets n'étant pas reconnus comme des liens hypertextes. Quant à Al Waraq, le site, favori des universitaires, qui offre plus d'un million de pages de littérature arabe classique en ligne, il est partiellement impraticable, le JavaScript n'étant pas correctement interprété par le navigateur. Sous Mac OS X, la situation est encore pire. Opera, en dépit de sa lenteur, reconnaît bien les caractères arabes, les affiche correctement avec Lucida Grande, plus claire pour le web que la police Guizeh utilisée sous classic. Mais sur certains sites, il affiche les mots dans l'ordre inverse de leur apparition sur la ligne. Mozilla/Camino et Safari les affichent dans le bon ordre, également avec Lucida Grande, mais souffrent en revanche d'un même bogue absurde : certaines lettres sont d'une taille inférieure à d'autres (on imagine un texte en caractères latins qui mêlerait sans raison des caractères de 12 points et de 7 points...). La raison est là : ce sont deux secteurs différents de la table arabe unicode qui ont été mélangés. L'erreur devrait être facile à réparer, mais personne ne se décide à agir. Ajoutons que les deux sites arabes précités sont peu utilisables sous Mac OS X, pour les mêmes raisons : onglets non reconnus chez l'un, JavaScript mal interprété chez l'autre... Seul Opera arrive à s'en sortir un tout petit peu mieux que les autres. Qu'en est-il d'Internet Explorer sous Mac alors ? C'est simple, il ne gère pas du tout l'arabe, contrairement à la version Windows. On attendra donc une amélioration de Safari, et surtout, vu la conception des sites moyen-orientaux, une version 6 du navigateur de Microsoft.



Troisième point : le traitement de texte. C'est là que le bât blesse. Le moteur de texte de Mac OS X 10.2 n'est pas achevé et ne gère pas la bi-directionnalité, nécessaire pour l'arabe et l'hébreu. On promet des avancées pour la version 10.3 du système (quand tous les arabisants seront passés à Windows ?). Sous Mac OS X, TextEdit n'est pas un traitement de texte, mais un éditeur, et ses défauts sont les mêmes que Mail : gestion erratique de la ponctuation, pas de bi-directionnalité, mélange des lettres en cas de recadrage de la fenêtre, etc. En attendant, puisque ni AppleWorks ni Word ne gèrent l'arabe, les arabisants travaillent sous Classic principalement avec Nisus Writer, ou encore l'obsolète Wintext. Certains enfin emploient PageMaker ME ou InDesign ME. On attend donc encore le messie. Sera-ce la prochaine version de NisusWriter X ? Las, Nisus annonce déjà que sa gestion de l'arabe et de l'hébreu sera limitée, tant qu'Apple ne se chargera pas d'achever son moteur de texte. Peut-être la prochaine version de la suite Office assurera-t-elle enfin la gestion de l'arabe, permettant, après une trop longue attente, de pouvoir partager des textes dans cette langue entre les deux plates-formes. Mais bien sûr, dans ce cas, les textes produits sous Nisus classic seraient alors irrécupérables. Autre espoir : une prochaine version de Mellel (dont MacGeneration se fait ici l'écho). Des mirages plus lointains se dessinent à un horizon incertain, comme un traitement de texte produit par la filiale Apple de Dubaï (à moins qu'il ne s'agisse que d'une localisation d'une prochaine version d'AppleWorks) ainsi que semble l'impliquer un courrier électronique reçu de son directeur en octobre dernier. Dans ce mail, Ghassan Bendali évoque deux solutions en préparation dans le domaine du traitement de texte, du tableur et de la présentation assistée par ordinateur. La première solution, à court terme, a pris du retard, mais devrait être prochainement proposée. La seconde, prenant mieux en compte le support de l'arabe, devrait être présentée d'ici à la fin de l'année.