Google sur tous les fronts
par Benjamin Rondeau le 23.07.2009 à 09:56
La récente annonce du lancement de Chrome OS par Google entérine ce qui était anticipé par beaucoup : l'entrée de Google dans le jeu des systèmes d'exploitation. Mais cette décision stratégique surprend, tant sur le fond que sur la forme : finalement, rien n'a vraiment été annoncé d'autre que le nom de cet OS. Que va donc chercher Google dans cette affaire ? Tentative d'analyse en quatre temps.
Un concept qui crée le buzz
Google a cela d'étonnant qu'elle est capable de monopoliser les médias avec peu de chose. La toile bruisse depuis le 8 juillet d'articles, analyses et hypothèses sur un système qui n'a qu'un nom. Pas d'image, pas même de logo, pas d'information sur l'architecture technique (si ce n'est qu'il repose sur un noyau Linux), pas de date précise de disponibilité : Chrome OS est un fantôme, mais un fantôme qui fait parler de lui.
On ne peut s'empêcher de penser que c'est d'ailleurs l'un des objectifs poursuivis par Google en communiquant de manière aussi anticipée sur ce produit. Créer de l'attente, générer des rumeurs permet de prendre date et (pourquoi pas) de commencer à déstabiliser les entreprises déjà installées sur le marché.
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le communiqué de Google précède de quelques jours les nouvelles annonces de Microsoft concernant Office Web Applications, la version en ligne d'Office. Google n'a pas hésité à couper l'herbe sous le pied de son adversaire...
Ce qui n'est pas sans succès : certains envisagent déjà la transition de XP vers Chrome OS, sans passer par la case Windows 7.... Rappelons que nous parlons là d'un produit dont on ne sait quasiment rien, et que tout le monde en est donc réduit à des conjectures...
Une idée pas si novatrice
Pourtant, difficile d'expliquer cet engouement autrement que par l'exceptionnel a priori positif qui entoure tout ce que Google sort de ses laboratoires.
Car Chrome OS, pour le peu d'information dont on dispose, ne semble pas révolutionnaire, et s'apparente à un Linux avec un logo Google (dans cet excellent vrai-faux communiqué de presse).
Honnêtement, personne aujourd'hui n'aurait l'idée de lancer un OS uniquement centré sur le poste de travail, sans gestion approfondie d'Internet et de ses applications. Autant dire que Google enfonce des portes ouvertes en vantant la rapidité, la sécurité et la simplicité, ou en insistant sur l'expérience en ligne.
D'autres projets visant les mêmes objectifs sont d'ailleurs bien plus aboutis : moblin (projet d'Intel), ou Jolicloud. Microsoft lui-même travaille même sur un projet similaire nommé Midori (qui devrait être le successeur de Windows 7). Mais le projet le plus avancé est celui de la compagnie Good OS, qui propose un système d'exploitation simplement nommé Cloud. La fondation Mozilla, qui avait une longueur d'avance grâce à Firefox, est étrangement absente de ce second acte de la guerre des navigateurs...
Notons aussi que Google ne fait que reprendre quasiment mot pour mot la stratégie de Palm et de son WebOS. WebOs est basé sur Linux, et intègre les réseaux sociaux ainsi que les technologies du web 2.0... Ça vous dit quelque chose ?
Bref, pour le moment, Google ne révolutionne pas grand-chose, et rien ne dit que ce sera le cas mi-2010, quand Chrome OS sera effectivement disponible...
Un besoin non défini
D'autant qu'il est permis de douter de la réalité du besoin auquel Google prétend répondre. Le marché des netbooks n'est certes pas négligeable et peut permettre à Google de s'imposer, mais est-il possible d'élargir au-delà du cercle des power-users l'utilisation intensive des net-applications ?
Il est indéniable que de plus en plus de nos activités se passent en ligne (surf, partage de photos, échange sur les réseaux sociaux). Cela est-il suffisant pour convaincre l'utilisateur lambda de se passer d'Office, ou des jeux, et surtout de passer à Linux ?
Les fabricants de netbooks en ont fait l'amère expérience, eux qui pensaient réussir à imposer diverses distributions Linux sur leurs machines. Ils ont été obligés de faire marche arrière et de demander à Microsoft de prolonger la durée de vie de Windows XP. Les habitudes ont la vie dure... Google est-il assez fort pour les faire changer ?
Car Google a un autre défi devant lui : imposer l'usage d'application en ligne pour autre chose qu'une utilisation secondaire. Le web est aujourd'hui considéré davantage comme une extension du poste de travail (qui permet évidemment beaucoup), plutôt que comme le poste de travail lui-même : on partage des photos sur Flickr ou Picasaweb, mais on continue à les archiver sur iPhoto.
Si l'on en croit les faibles parts de marché de Google Docs, Microsoft a encore de beaux jours devant lui pour de nombreux utilisateurs qui sont certes prêts à partager un document en ligne avec des amis (pour préparer les prochaines vacances), mais préfèrent ouvrir Excel ou Word pour travailler confortablement sur leur ordinateur.
Une autre compagnie avait elle-aussi fait à l'époque le choix des web apps : Apple avait lors du lancement du SDK de l'iPhone (en juin 2007) parié sur des applications développées en AJAX et autres HTML5, ce que Google rappelle opportunément aujourd'hui. Avant de changer totalement son fusil d'épaule, et de rencontrer le succès que l'on sait.
Mais Google semble avoir oublié cette partie, d'autant que de nombreux exemples (et l'iPhone n'est pas le moindre) plaident pour des applications natives (lire cette analyse). S'il est possible par exemple de twitter directement depuis le site de Twitter, la majorité des utilisateurs passent par une application native. Il en va de même pour la consultation de sites web : nombreux sont les sites d'informations qui proposent leurs applications natives, afin d'améliorer l'expérience utilisateur.
L'initiative de Google se heurte donc déjà à de multiples difficultés, et le discours offensif de la société ressemble plutôt pour le moment à une immense tentative de méthode Coué.
Succès garanti ?
Que vient alors chercher le géant de l'internet dans cette histoire ?
Mieux valoriser son moteur de recherche ? Un navigateur suffit, et n'est même pas nécessaire (malgré une récente hausse, Chrome plafonne à 2% de part de marché, ce qui n'empêche pas Google de rester ultradominateur sur le secteur des moteurs de recherche).
Augmenter les revenus de sa régie publicitaire ? On parie qu'il y a des moyens plus rapides d'y parvenir que de lancer un nouveau système d'exploitation, trouver des partenaires pour le proposer, puis des clients pour l'utiliser...
D'ailleurs, aucun scénario noir pour Microsoft ne semble se profiler, même s'il est clair que Chrome OS place un peu plus encore les deux sociétés en concurrence frontale. Il semble plutôt que Google souhaite prendre date en enfonçant une épine dans le pied de son vieil ennemi. Comme si, pour assoir sa récente hégémonie, la jeune société californienne avait besoin d'aller se battre sur le terrain de jeu de ses rivaux !
Reste que Google est l'une des rares compagnies à maîtriser l'intégralité de l'éco-système des web apps (moteur de recherche, technologies web, serveurs, applications). Autant dire que si quelqu'un peut réussir, c'est Google.
Et même si Chrome OS devait rester confidentiel, le "succès" est facile à atteindre : face à un Windows qui pèse toujours 95% du marché des PC, même un gain minime de part de marché serait profitable et permettrait à Google de tirer son épingle du jeu. Bref, le risque pris par Google est minime.
Après tout, une autre célèbre compagnie californienne obtient elle aussi un succès non négligeable malgré une part de marché ridicule....
Un concept qui crée le buzz
Google a cela d'étonnant qu'elle est capable de monopoliser les médias avec peu de chose. La toile bruisse depuis le 8 juillet d'articles, analyses et hypothèses sur un système qui n'a qu'un nom. Pas d'image, pas même de logo, pas d'information sur l'architecture technique (si ce n'est qu'il repose sur un noyau Linux), pas de date précise de disponibilité : Chrome OS est un fantôme, mais un fantôme qui fait parler de lui.
On ne peut s'empêcher de penser que c'est d'ailleurs l'un des objectifs poursuivis par Google en communiquant de manière aussi anticipée sur ce produit. Créer de l'attente, générer des rumeurs permet de prendre date et (pourquoi pas) de commencer à déstabiliser les entreprises déjà installées sur le marché.
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le communiqué de Google précède de quelques jours les nouvelles annonces de Microsoft concernant Office Web Applications, la version en ligne d'Office. Google n'a pas hésité à couper l'herbe sous le pied de son adversaire...
Ce qui n'est pas sans succès : certains envisagent déjà la transition de XP vers Chrome OS, sans passer par la case Windows 7.... Rappelons que nous parlons là d'un produit dont on ne sait quasiment rien, et que tout le monde en est donc réduit à des conjectures...
Une idée pas si novatrice
Pourtant, difficile d'expliquer cet engouement autrement que par l'exceptionnel a priori positif qui entoure tout ce que Google sort de ses laboratoires.
Car Chrome OS, pour le peu d'information dont on dispose, ne semble pas révolutionnaire, et s'apparente à un Linux avec un logo Google (dans cet excellent vrai-faux communiqué de presse).
Honnêtement, personne aujourd'hui n'aurait l'idée de lancer un OS uniquement centré sur le poste de travail, sans gestion approfondie d'Internet et de ses applications. Autant dire que Google enfonce des portes ouvertes en vantant la rapidité, la sécurité et la simplicité, ou en insistant sur l'expérience en ligne.
D'autres projets visant les mêmes objectifs sont d'ailleurs bien plus aboutis : moblin (projet d'Intel), ou Jolicloud. Microsoft lui-même travaille même sur un projet similaire nommé Midori (qui devrait être le successeur de Windows 7). Mais le projet le plus avancé est celui de la compagnie Good OS, qui propose un système d'exploitation simplement nommé Cloud. La fondation Mozilla, qui avait une longueur d'avance grâce à Firefox, est étrangement absente de ce second acte de la guerre des navigateurs...
Notons aussi que Google ne fait que reprendre quasiment mot pour mot la stratégie de Palm et de son WebOS. WebOs est basé sur Linux, et intègre les réseaux sociaux ainsi que les technologies du web 2.0... Ça vous dit quelque chose ?
Bref, pour le moment, Google ne révolutionne pas grand-chose, et rien ne dit que ce sera le cas mi-2010, quand Chrome OS sera effectivement disponible...
Un besoin non défini
D'autant qu'il est permis de douter de la réalité du besoin auquel Google prétend répondre. Le marché des netbooks n'est certes pas négligeable et peut permettre à Google de s'imposer, mais est-il possible d'élargir au-delà du cercle des power-users l'utilisation intensive des net-applications ?
Il est indéniable que de plus en plus de nos activités se passent en ligne (surf, partage de photos, échange sur les réseaux sociaux). Cela est-il suffisant pour convaincre l'utilisateur lambda de se passer d'Office, ou des jeux, et surtout de passer à Linux ?
Les fabricants de netbooks en ont fait l'amère expérience, eux qui pensaient réussir à imposer diverses distributions Linux sur leurs machines. Ils ont été obligés de faire marche arrière et de demander à Microsoft de prolonger la durée de vie de Windows XP. Les habitudes ont la vie dure... Google est-il assez fort pour les faire changer ?
Car Google a un autre défi devant lui : imposer l'usage d'application en ligne pour autre chose qu'une utilisation secondaire. Le web est aujourd'hui considéré davantage comme une extension du poste de travail (qui permet évidemment beaucoup), plutôt que comme le poste de travail lui-même : on partage des photos sur Flickr ou Picasaweb, mais on continue à les archiver sur iPhoto.
Si l'on en croit les faibles parts de marché de Google Docs, Microsoft a encore de beaux jours devant lui pour de nombreux utilisateurs qui sont certes prêts à partager un document en ligne avec des amis (pour préparer les prochaines vacances), mais préfèrent ouvrir Excel ou Word pour travailler confortablement sur leur ordinateur.
Une autre compagnie avait elle-aussi fait à l'époque le choix des web apps : Apple avait lors du lancement du SDK de l'iPhone (en juin 2007) parié sur des applications développées en AJAX et autres HTML5, ce que Google rappelle opportunément aujourd'hui. Avant de changer totalement son fusil d'épaule, et de rencontrer le succès que l'on sait.
Mais Google semble avoir oublié cette partie, d'autant que de nombreux exemples (et l'iPhone n'est pas le moindre) plaident pour des applications natives (lire cette analyse). S'il est possible par exemple de twitter directement depuis le site de Twitter, la majorité des utilisateurs passent par une application native. Il en va de même pour la consultation de sites web : nombreux sont les sites d'informations qui proposent leurs applications natives, afin d'améliorer l'expérience utilisateur.
L'initiative de Google se heurte donc déjà à de multiples difficultés, et le discours offensif de la société ressemble plutôt pour le moment à une immense tentative de méthode Coué.
Succès garanti ?
Que vient alors chercher le géant de l'internet dans cette histoire ?
Mieux valoriser son moteur de recherche ? Un navigateur suffit, et n'est même pas nécessaire (malgré une récente hausse, Chrome plafonne à 2% de part de marché, ce qui n'empêche pas Google de rester ultradominateur sur le secteur des moteurs de recherche).
Augmenter les revenus de sa régie publicitaire ? On parie qu'il y a des moyens plus rapides d'y parvenir que de lancer un nouveau système d'exploitation, trouver des partenaires pour le proposer, puis des clients pour l'utiliser...
D'ailleurs, aucun scénario noir pour Microsoft ne semble se profiler, même s'il est clair que Chrome OS place un peu plus encore les deux sociétés en concurrence frontale. Il semble plutôt que Google souhaite prendre date en enfonçant une épine dans le pied de son vieil ennemi. Comme si, pour assoir sa récente hégémonie, la jeune société californienne avait besoin d'aller se battre sur le terrain de jeu de ses rivaux !
Reste que Google est l'une des rares compagnies à maîtriser l'intégralité de l'éco-système des web apps (moteur de recherche, technologies web, serveurs, applications). Autant dire que si quelqu'un peut réussir, c'est Google.
Et même si Chrome OS devait rester confidentiel, le "succès" est facile à atteindre : face à un Windows qui pèse toujours 95% du marché des PC, même un gain minime de part de marché serait profitable et permettrait à Google de tirer son épingle du jeu. Bref, le risque pris par Google est minime.
Après tout, une autre célèbre compagnie californienne obtient elle aussi un succès non négligeable malgré une part de marché ridicule....




Mai 2013