analyse

iTunes craqué, Apple se meurt

par Benjamin Ferran le 28.11.2003 à 14:09
« Hé, Benjamin, j’ai une mauvaise nouvelle pour toi. Attends, je te laisse la surprise. Regarde la dépêche de 16h16 ». « Dis, tu savais qu’iTunes avait été craqué ? C’est terrible, cette histoire, non ? ». « Tiens, je te file un lien sympa, je ne sais pas si tu savais. Dommage pour Apple ;-) ». « Bonjour Monsieur, je vous transmets cette information, pouvez-vous la confirmer ? ». S’il est une information qui a rapidement circulé cette semaine, c’est bien l’annonce, lundi, du coup d’éclat de Jon Lech Johansen.

D’emblée, évacuons les détails techniques. Aucune explication n’a été donnée par son auteur, mais il semble que l’application QTFairUse, rendue publique lundi permette de créer des fichiers musicaux identiques aux originaux vendus sur iTunes Music Store, mais dégagés des DRM d'Apple. La méthode est nouvelle, et inquiétante. QTFairUse intercepte les informations des fichiers AAC lus par QuickTime dans la RAM de l’ordinateur. Ensuite, les fichiers doivent être retravaillés par des logiciels audio pour être lus par n'importe quel lecteur audio : plus de contrainte de gestion droits numériques limitant la copie, l'échange ou la gravure des fichiers achetés. Fâcheux. Apple sortira probablement un correctif. Le résultat, lui, n'est pas nouveau : une source audio, quelles que soient les protections, peut toujours être reprise. Depuis longtemps sur Mac, Audio Hijack fait des merveilles.

Cet exploit est un nouveaux coup d’éclat d’un jeune homme de 20 ans, plus connu sous le pseudonyme de « DVD-Jon ». Créateur de QTFairUse, c’est lui qui, déjà, avait mis en place un système permettant de copier les DVD de films, pourtant protégés. La Motion Picture Association of America s’était ému de la création de ce programme qui, pour Johansen, n’avait pour but que de permettre la lecture des DVD sur Linux. Les raisons de la création de QTFairUse ne sont pas si différentes. Sur son site, « So Sue Me » (le clin d’œil à Apple laisse songeur), le jeune programmeur explique qu’il a voulu mettre en garde les utilisateurs d’iTunes contre les dangers des DRM, et donc contre la RIAA. Certes.

Le sensationnel
L'information a vite fait le tour d'Internet. Mais peu de sites ont parlé des raisons qui ont poussé « DVD-Jon » à créer QTFairUse, du combat contre les DRM. Il leur ont préféré un traitement bien plus sensationnel de l’information. Dire qu'iTunes Music Store a été « craqué », et non que la protection a été « contournée », par exemple, pouvait être tentant. Or, la plupart de ceux qui ont relayé l’information ont choisi cette accroche. « L'iTunes d'Apple craqué » ; quitte à laisser penser que les utilisateurs d’iTunes pouvaient maintenant accéder à 500.000 titres gratuitement. Peut-être aurait-il fallu préciser que seuls ceux qui ont acheté les morceaux à 99 cents sur l'iTunes Music Store peuvent potentiellement contourner la protection d’Apple. Or, quel intérêt y a-t-il, pour un utilisateur prenant la peine d’acheter ses morceaux, d’agir de la sorte ? Un intérêt minime (celui de la méthode). Ce même utilisateur aura plus vite fait de lancer KaZaA.

De cette semaine, nous retiendrons un article emblématique de ZDNet, titré : « iTunes Music Store déjà concurrencé et bientôt piraté ». Dans un même papier sont mêlés l’exploit de « DVD-Jon », (est précisé cependant que les « six fichiers [sont] totalement inexploitables par un novice ») et le succès sur Mac du logiciel Poisoned, téléchargé plus de 189.000 fois sur Download.com, qui inspire au rédacteur une conclusion médiocre : « si son développement se poursuit, il pourrait à terme faire de l'ombre à l'iTunes Music Store ». Sur un tout autre sujet, ZDNet se distingue d'ailleurs en ce moment par une campagne sur les problèmes de batterie d'iPod (est-ce parce que le groupe s'apprête à lancer son propre service de téléchargement musical ?).

Après les ratés de Panther (les disques FireWire effacés) ou les failles de sécurité de Mac OS X, de tels articles ont mis en lumière une nouvelle fois cette semaine une réjouissance malsaine et déplacée des rédacteurs. Ces informations sont assez importantes et graves pour ne pas être négligées. Mais leur traitement est fautif. Le succès musical d'Apple dérange : éternelle mourante, elle doit être achevée au plus vite. « Craqué, hacké, piraté ! », entend-on résonner. C’est le début de la fin, le système n’est pas infaillible. Bientôt, des milliers de gentils petits morceaux, encodés en AAC, mais défaits de leurs DRM, circuleront. Des morceaux libres. Le système ne marche pas, c’est un échec cuisant. Apple est au bord du gouffre. Rien ne sert de résister, le vers est dans le fruit. Les millions de titres vendus n'étaient qu'un feu de paille. Apple voulait être le « Microsoft de la musique en ligne » ? Elle va comprendre ce qui l’attend.