L'éternel bêta-testeur
par Benjamin Ferran le 14.11.2003 à 10:01
Selon une enquête de Médiamétrie/NetRatings, qui a étudié le comportement des internautes français entre septembre 2002 et 2003, nous nous connectons plus souvent et plus longtemps à Internet. En un an, le nombre de pages vues a augmenté de 12%, et celui du temps passé sur le web de 20%. La multiplication des connexions à Internet à haut débit a profondément modifié notre relation avec l'informatique. Il faut bien trouver quelque chose à faire. Télécharger ?
Longtemps, nous sommes passés par les revendeurs pour acheter des logiciels, et par les magazines pour récupérer des mises à jour, des démos, des sharewares ou des freewares. Tous les mois, sur une disquette, nous découvrions par exemple un logiciel bureautique, une application graphique et un jeu. Les premiers CD de Golden, Univers Mac ou SVMMac étaient bourrés d'utilitaires et de versions de démonstration de logiciels que l'on avait du mal à épuiser. Depuis qu'il s'est imposé, Internet n'a pas supprimé ces modes de consommation, il les a complétés en raccourcissant les distances entre le développeur et l'utilisateur. Le choix d'Apple de ne plus passer par la presse pour délivrer les mises à jour de son système d'exploitation, en traitant directement avec le client, est emblématique de ce changement.
L'attrait du changement
Cette évolution n'est pas limitée à la distribution. En amont, c'est tout le modèle du développement des logiciels qui a été bouleversé. Avec la généralisation des accès haut débit est apparu un syndrome moderne : la frénésie de téléchargement. L'internaute, qui éprouve un besoin d'information, veut garder une trace de sa connexion, et se convaincre qu'il est venu sur Internet pour quelque chose. Toutes les nouveautés logicielles attirent donc son attention. Dans les cas bénins, il apprécie le téléchargement d'un shareware, même s'il ne l'utilisera que trois fois. Dans les cas les plus graves, cette frénésie de téléchargement explique que les pirates incurables de logiciels possèdent des dizaines d'applications sur leur disque, et se ruent sur les dernières bêtas de Photoshop, même s'il n'en n'ont pas d'utilisation courante.
Les internautes sont responsables de cette situation. Même s'ils n'en ont pas forcément conscience, ils exigent des mises à jour. Face à un concurrent, si un shareware n'a pas été révisé depuis trois mois, c'est qu'il est périmé. Ce comportement a hélas conduit les développeurs à modifier leurs habitudes. Et comme il n'est plus nécessaire d'attendre des semaines pour le récupérer, il faut donner à l'internaute le contenu qu'il est prêt à télécharger, et susciter le besoin. Sur VersionTracker, combien de révisions de logiciels n'apportent au final que trois modifications mineures (la localisation en danois étant l'une des plus appréciées) ? Conséquence : depuis quelques temps, nous voyons fleurir les deuxièmes décimales et les qualificatifs alpha et bêta (qu'y a-t-il de plus arbitraire ?). Ce jeudi, D2X passait en version 0.2.6b4, la semaine prochaine, il évoluera en 0.2.6b5. Les motivations, sinon commerciales (il s'agit toujours de freewares ou sharewares), du moins de recherche de notoriété, sont transparentes. Plus le logiciel est mis à jour, et plus il se fera connaître (en page d'actualité de MacGeneration, par exemple). Il faut occuper le terrain. C'est l'ère de l'instant, du court-terme.
Les dérives d'un système
Toutes proportions gardées, il n'y avait pas de raison que les grands développeurs ne sombrent pas dans ces travers. Avec les suites Studio MX et CS, Macromedia et Adobe ont fait le choix d'une politique cyclique limpide. Le parallèle avec le marché des jeux vidéo, même s'il est osé, est tentant. Dreamwaver 2004, Fifa 2004, même combat : quelques actualisations, l'ajout de fonctions tape-à-l'œil, et surtout l'attrait de la nouveauté qui incite le client, désormais dépendant du système, à acheter le produit. Il importe avant tout de sortir les nouvelles versions avant le bouclage de l'année fiscale pour arrondir les comptes et convaincre les actionnaires. Adobe l'a avoué en présentant la Creative Suite. La pratique d'Apple, depuis le passage à Mac OS X, n'est guère différente. L'importance de la correction des bogues, de l'amélioration des performances et de la stabilité, comme dans tout système d'exploitation, est indéniable. On trouve ici l'influence marquante du modèle Open Source de correction constante. Mais Apple, qui sait bien que cela ne suffit pas pour faire une mise à jour payante et marquante, communique sur les 150 nouveautés, sur "l'évolution de l'espèce", sorte de darwinisme technologique déplacé. Et nous applaudissons. L'information constante, la suppression des intermédiaires développées par Internet nous poussent vers ces nouveautés.
Passe encore lorsque les mises à jour sont de qualité. Le travail de développement n'a pas changé, les logiciels sont toujours imparfaits et voués à être améliorés, et nous ne saurions être trop intransigeants. Il ne s'agit pas d'une remise en cause générale, car il faut bien un jour arrêter le développement et sortir des versions finales. Seulement, le raccourcissement du cycle des mises à jour, l'exigence de nouveautés se fait indéniablement au détriment de la qualité. Peu gênant lorsqu'il s'agit de sharewares (on risque seulement l'overdose), mais impardonnable pour des logiciels commerciaux. Si bien que l'utilisateur, téléchargeur frénétique, dévoreur de nouveautés, peut avoir l'impression d'être devenu un éternel bêta-testeur face au flot de mises à jour (la fuite massive des bêtas successives de Panther excuserait presque Apple). Des problèmes ? Plus de problème ! Il suffit d'attendre la dix-huitième mise à jour. Les couacs de Studio MX 2004, mise à jour médiocre, boudée par les professionnels, qui ont obligé Macromedia à revoir à la baisse ses prévisions trimestrielles, les lenteurs et le manque d'innovation de Photoshop et Illustrator CS, ou la succession de problèmes de Panther qui, quitte à se passer de la manne financière du félin sur le premier trimestre fiscal d'Apple, aurait mérité de sortir vraiment à la fin de l'année, sont autant d'exemples de dérives. Microsoft, qui repousse la sortie de Longhorn à 2006, sert pour une fois de contre-exemple. Mais financièrement, il peut se permettre de ne pas sortir une mise à jour payante de son système tous les ans. Rendez-vous le 14 janvier pour plus de détails.
Longtemps, nous sommes passés par les revendeurs pour acheter des logiciels, et par les magazines pour récupérer des mises à jour, des démos, des sharewares ou des freewares. Tous les mois, sur une disquette, nous découvrions par exemple un logiciel bureautique, une application graphique et un jeu. Les premiers CD de Golden, Univers Mac ou SVMMac étaient bourrés d'utilitaires et de versions de démonstration de logiciels que l'on avait du mal à épuiser. Depuis qu'il s'est imposé, Internet n'a pas supprimé ces modes de consommation, il les a complétés en raccourcissant les distances entre le développeur et l'utilisateur. Le choix d'Apple de ne plus passer par la presse pour délivrer les mises à jour de son système d'exploitation, en traitant directement avec le client, est emblématique de ce changement.
L'attrait du changement
Cette évolution n'est pas limitée à la distribution. En amont, c'est tout le modèle du développement des logiciels qui a été bouleversé. Avec la généralisation des accès haut débit est apparu un syndrome moderne : la frénésie de téléchargement. L'internaute, qui éprouve un besoin d'information, veut garder une trace de sa connexion, et se convaincre qu'il est venu sur Internet pour quelque chose. Toutes les nouveautés logicielles attirent donc son attention. Dans les cas bénins, il apprécie le téléchargement d'un shareware, même s'il ne l'utilisera que trois fois. Dans les cas les plus graves, cette frénésie de téléchargement explique que les pirates incurables de logiciels possèdent des dizaines d'applications sur leur disque, et se ruent sur les dernières bêtas de Photoshop, même s'il n'en n'ont pas d'utilisation courante.
Les internautes sont responsables de cette situation. Même s'ils n'en ont pas forcément conscience, ils exigent des mises à jour. Face à un concurrent, si un shareware n'a pas été révisé depuis trois mois, c'est qu'il est périmé. Ce comportement a hélas conduit les développeurs à modifier leurs habitudes. Et comme il n'est plus nécessaire d'attendre des semaines pour le récupérer, il faut donner à l'internaute le contenu qu'il est prêt à télécharger, et susciter le besoin. Sur VersionTracker, combien de révisions de logiciels n'apportent au final que trois modifications mineures (la localisation en danois étant l'une des plus appréciées) ? Conséquence : depuis quelques temps, nous voyons fleurir les deuxièmes décimales et les qualificatifs alpha et bêta (qu'y a-t-il de plus arbitraire ?). Ce jeudi, D2X passait en version 0.2.6b4, la semaine prochaine, il évoluera en 0.2.6b5. Les motivations, sinon commerciales (il s'agit toujours de freewares ou sharewares), du moins de recherche de notoriété, sont transparentes. Plus le logiciel est mis à jour, et plus il se fera connaître (en page d'actualité de MacGeneration, par exemple). Il faut occuper le terrain. C'est l'ère de l'instant, du court-terme.
Les dérives d'un système
Toutes proportions gardées, il n'y avait pas de raison que les grands développeurs ne sombrent pas dans ces travers. Avec les suites Studio MX et CS, Macromedia et Adobe ont fait le choix d'une politique cyclique limpide. Le parallèle avec le marché des jeux vidéo, même s'il est osé, est tentant. Dreamwaver 2004, Fifa 2004, même combat : quelques actualisations, l'ajout de fonctions tape-à-l'œil, et surtout l'attrait de la nouveauté qui incite le client, désormais dépendant du système, à acheter le produit. Il importe avant tout de sortir les nouvelles versions avant le bouclage de l'année fiscale pour arrondir les comptes et convaincre les actionnaires. Adobe l'a avoué en présentant la Creative Suite. La pratique d'Apple, depuis le passage à Mac OS X, n'est guère différente. L'importance de la correction des bogues, de l'amélioration des performances et de la stabilité, comme dans tout système d'exploitation, est indéniable. On trouve ici l'influence marquante du modèle Open Source de correction constante. Mais Apple, qui sait bien que cela ne suffit pas pour faire une mise à jour payante et marquante, communique sur les 150 nouveautés, sur "l'évolution de l'espèce", sorte de darwinisme technologique déplacé. Et nous applaudissons. L'information constante, la suppression des intermédiaires développées par Internet nous poussent vers ces nouveautés.
Passe encore lorsque les mises à jour sont de qualité. Le travail de développement n'a pas changé, les logiciels sont toujours imparfaits et voués à être améliorés, et nous ne saurions être trop intransigeants. Il ne s'agit pas d'une remise en cause générale, car il faut bien un jour arrêter le développement et sortir des versions finales. Seulement, le raccourcissement du cycle des mises à jour, l'exigence de nouveautés se fait indéniablement au détriment de la qualité. Peu gênant lorsqu'il s'agit de sharewares (on risque seulement l'overdose), mais impardonnable pour des logiciels commerciaux. Si bien que l'utilisateur, téléchargeur frénétique, dévoreur de nouveautés, peut avoir l'impression d'être devenu un éternel bêta-testeur face au flot de mises à jour (la fuite massive des bêtas successives de Panther excuserait presque Apple). Des problèmes ? Plus de problème ! Il suffit d'attendre la dix-huitième mise à jour. Les couacs de Studio MX 2004, mise à jour médiocre, boudée par les professionnels, qui ont obligé Macromedia à revoir à la baisse ses prévisions trimestrielles, les lenteurs et le manque d'innovation de Photoshop et Illustrator CS, ou la succession de problèmes de Panther qui, quitte à se passer de la manne financière du félin sur le premier trimestre fiscal d'Apple, aurait mérité de sortir vraiment à la fin de l'année, sont autant d'exemples de dérives. Microsoft, qui repousse la sortie de Longhorn à 2006, sert pour une fois de contre-exemple. Mais financièrement, il peut se permettre de ne pas sortir une mise à jour payante de son système tous les ans. Rendez-vous le 14 janvier pour plus de détails.




Juillet 2009